« LA VILLE EPHEMERE » OU.. ENQUÊTE A LA FÊTE DE NEUILLY
Neuilly à la fin du dix-neuvième siècle est un gros village. Ses hôtels particuliers près de Paris, et sa fête foraine qui ne s’appelait pas encore « fête à Neu Neu » mais accueillait du côté des Sablons le public populaire de la fête des Batignolles ou de celle de Montmartre côtoyant celui des beaux quartiers, bourgeois et nobliaux venant s’y « encanailler » … Voilà le décor dans lequel évoluent les personnages de ce polar historique.
Un polar où l’on croise des lutteurs, véritables hercules de foire, leurs barons, mais aussi une loteuse (Maman), des phénomènes (Ficelle), une voyante (Mme Irma), mais aussi la baraque de Marseille, Kobelpkoff, « l’artiste-tronc sans bras ni jambes », et bien d’autres figures des fêtes et foires de la fin du dix-neuvième siècle. Un roman noir où les évènements s’entrecroisent aussi sûrement que les personnages –tiraillés entre survie et vengeance- dans une grande limpidité.
Il est vrai que l’auteur, nourri dès l’enfance par les romans de Paul FEVAL, Hector MALOT ou Charles DICKENS, se révèle un excellent feuilletoniste. Le sujet est original et l’histoire bien troussée au point de se l’imaginer sur petit écran en costumes d’époque. Chaque chapitre donnant lieu à un épisode…
En 1880 donc, à une demi-lieue de la capitale, en bordure de la plaine des Sablons, s’ouvre la fête de Neuilly créée en 1815 par décret impérial. Là, sur ce qui était il y a encore peu la foire de Saint Jean, on découvre des « Voyageurs » qui ont monté leurs métiers et baraques. Qui lutteurs, qui loteurs, qui phénomènes… Parmi eux le (faux) Vicomte Gringalet, fils de loteuse, et Ficelle, un phénomène venu d’Amérique.
Beau gars, costaud et sensible à la gent féminine, le Vicomte joue aussi les barons aux Arènes de lutte. Après avoir brillé face à Fernand, l’homme fort, pour celle dont il a croisé le regard, le jeune forain part rejoindre cette vraie baronne, jolie et fortunée, dans une maison isolée du Neuilly de l’époque.
Las, objet d’une terrible machination, il la retrouve à l’agonie, torturée et violée avant d’être, à son tour, battu à mort par les acolytes de l’époux, un aristo Anglais sans scrupule, soucieux de se débarrasser de son épouse afin de s’approprier sa fortune en laissant croire à la culpabilité du Vicomte Gringalet.
Si ses amis forains, arrivés trop tard sur les lieux, ont le temps de faire disparaître les corps, quatre d’entre eux sont arrêtés par la police et condamnés injustement à cinq ans de prison. Cinq longues années durant lesquelles mûrie leur vengeance…
En 1885, à leur sortie de prison, ils ne réapparaissent pas à la fête à Neuilly qui monte toujours au même endroit avec, cette année-là, une nouvelle attraction qui fait la « Une » des journaux : le « Musée vivant » de Rodolphe. Un musée où DAUMAL, le commissaire de Neuilly qui a arrêté le Vicomte tout en considérant l’enquête trop vite bâclée, va découvrir une saisissante reconstitution de la nuit du meurtre. Dans le même temps, les responsables de ce double meurtre sont assassinés les unes après les autres.
Interpellé par le réalisme de la scène qu’il est un des rares a avoir vu, notre homme décide de rouvrir l’enquête et se rend à de multiples reprises à la fête de Neuilly qu’Alexandre SUVAL nous décrit merveilleusement bien. Au point de s’imaginer lire le compte rendu d’un journal forain de l’époque (c’était avant la création de L’Inter-Forain) tel L’Industriel Forain, décrivant le « Musée vivant » de Rodolphe, où lire Jacques GARNIER (« Forains d’hier et d’aujourd’hui »), lorsqu’il décrit le Théâtre des Satellites, d’Adonis, le Théâtre Romain de Derly, voire le Musée Vivant Bonnefois !
L’intrigue est excellente, digne des grands romans populaires du dix-neuvième siècle, et les effets de surprise au rendez-vous. Le monde forain de l’époque y est remarquablement restitué et tous ceux qui sont issus d’une longue lignée de voyageurs retrouveront l’atmosphère racontée par les « anciens » et transmis de génération en génération.
Rien d’étonnant à cela pour qui prend le temps de lire, en fin d’ouvrage, les remerciements de l’auteur. A Christiane PY et Cécile FERENCZI notamment, auteures d’un remarquable ouvrage, « La fête foraine d’autrefois » paru aux éditions La Manufacture, dans lequel elles évoquent longuement la fête de Neuilly, qui l’ont reçu alors qu’il entreprenait ses premières recherches. Recherches qui l’ont amené à lire et relire deux livres passionnants sur la fête à la Belle époque : « Fêtes foraines » de Gabriel MOUREY, et « Les Jeux du Cirque et la Vie foraine » d’Hugues LE ROUX.
Sans compter, au fil des pages et des multiples rebondissements, des anecdotes propres à la fête, telle cet entresort au fronton duquel le public pouvait lire « Le Clou de Spectacle ». Occasion pour l’auteur de rappeler au lecteur qui n’est pas forcément forain et ne connaît pas l’histoire des entresorts qu’il s’agissait d’une baraque où le spectacle était permanent et où le public ne faisait qu’entrer d’un côté et ressortir de l’autre. Un public qui ignore ce qui l’attend, mais sait ce qu’il recherche. Quelque chose qui va surprendre, l’intriguer, le faire rire ou sourire… Quand une personne entre et « découvre ce clou rouillé posé sur un tabouret au milieu d’une pièce vide, elle n’a pas le sentiment de s’être fait voler » écrit-il, « Elle se dit « C’était tellement évident. Comment n’y ai-je pas pensé ? » Elle éprouve une pointe d’admiration pour celui qui a eu l’idée de se faire de l’argent avec un truc aussi simple et, quand elle se retrouve dehors, elle rit en regardant ceux qui paient leur droit d’entrée… ».
Un bien beau roman, qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page. Alors, ne boudez pas le plaisir qu’offre la lecture de ce polar historique avec la fête de Neuilly à la Belle Epoque pour décor. Comme nous, à L’Inter-Forain,vous adorerez !
- « La ville éphémère », par Alexandre Suval, collection « Terres de France », éditions Presses de la Cité.